Biographie

Antoine Guillot

Auteur, metteur en scène, acteur et producteur, Antoine Guillot défend depuis plus de quinze ans un théâtre qui refuse les vitrines. Né à Annecy en 1989, il nomme sa recherche le Théâtre Incontrôlé — une esthétique de l’instant, où le plateau n’est pas une surface de représentation mais un laboratoire à ciel ouvert. Depuis 2010, il dirige La Compagnie Caravelle, qu’il n’a jamais conçue comme une structure administrative mais comme une méthode de navigation : créer en prenant la mer, c’est-à-dire refuser le vase clos, traverser les langues, les frontières et les publics — et ramener chaque projet à son exigence première, qu’il parle au présent.

Formation — la double pulsion (2006–2010)

À dix-huit ans, Antoine Guillot entre au Conservatoire d’Art Dramatique de Grenoble tout en poursuivant, en parallèle, des études de philosophie. En 2008, il est admis au Conservatoire Royal de Liège, qui abrite l’École Supérieure d’Acteurs de Cinéma et de Théâtre (ESACT). De ces deux foyers consécutifs — l’un forgé dans la pensée politique et éthique, l’autre dans la friction du plateau et l’adresse directe — se dégage ce qui deviendra sa matrice : penser et faire au même endroit, sans laisser l’un disqualifier l’autre. Le geste artistique comme responsabilité. La scène comme épreuve de pensée.

Premiers gestes, premier manifeste (2008–2011)

En 2008, il crée Paradis Perdu, son premier solo professionnel — auteur, acteur et metteur en scène. Le spectacle sera repris, réécrit et réactivé au fil des années, devenant un jalon fondateur de son esthétique. L’année suivante, il met en scène Quartett de Heiner Müller, réécriture radicale des Liaisons dangereuses. L’accueil est polémique — les spectateurs sont, selon ses mots, « soit scandalisés, soit émus aux larmes ». Guy Moret, directeur de la Salle Centrale de la Madeleine, déclare à l’issue : « une pièce comme celle-là est digne d’une grande scène ». Le ton est donné.

Suivent L’Empereur de la perte de Jan Fabre (2011) et Amerika, suite de Biljana Srbljanović — deux écritures majeures du théâtre contemporain européen, qui confirment le choix d’une dramaturgie qui ne s’excuse de rien. En parallèle, il engage un compagnonnage avec le Musée Faure d’Aix-les-Bains auprès de son conservateur d’alors, André Liatard : lectures et performances au cœur des collections impressionnistes et des œuvres de Rodin. Un principe durable s’y dessine — la parole vivante en dialogue direct avec les œuvres, les lieux, les histoires. Il devient également directeur artistique du Festival du livre jeunesse d’Aix-les-Bains, expérience qui ancre dès l’origine la dimension pédagogique au cœur de sa démarche. L’éducation artistique n’est pas pour lui une extension charitable du plateau : elle en est la racine.

Fonder La Compagnie Caravelle (2010)

En 2010, il fonde La Compagnie Caravelle à Aix-les-Bains. Le projet se construit comme un navire à double coque — création et diffusion d’un côté, actions culturelles et médiation de l’autre — avec un troisième horizon qui devient rapidement constitutif : l’international, non pas comme label mais comme outil réel de circulation des textes, des équipes et des méthodes. La Mairie d’Aix-les-Bains, qui soutient la compagnie depuis ses premières années, devient un partenaire durable et un point d’ancrage territorial — rare et précieux équilibre entre fidélité locale et ambition internationale.

Le Théâtre Incontrôlé

Au fil des créations, Antoine Guillot formule puis nomme sa recherche : le Théâtre Incontrôlé — concept déposé à l’INPI, devenu la signature esthétique de la compagnie. Il ne s’agit pas d’une absence de maîtrise, mais de sa forme la plus exigeante : accepter que la représentation garde la nervosité du premier jour, que le comédien reste moteur, que le public soit traité comme partenaire et non comme destinataire. Le désordre comme dramaturgie, le débordement comme matériau, l’instant comme éthique. Il y a là une filiation revendiquée avec Müller, Fabre, Bausch — et une ligne propre, plus littéraire, attachée au corps politique intime.

Carnet d’Art — le média comme prolongement (2012 à aujourd’hui)

En 2012, il cofonde la société Amistad Prod, maison mère du média Carnet d’Art. Dès 2013, le premier numéro du magazine papier est diffusé sur le sillon alpin — parution semestrielle qui durera jusqu’à l’automne 2019. En 2015, Carnet d’Art devient également maison d’édition, publiant romans, poésie, théâtre et photographie. Après une pause, le projet renaît en décembre 2021 sous forme de chaîne de podcasts — programmes, séries d’entretiens, enquêtes culturelles — prolongeant ce qui est pour Antoine Guillot l’axe immuable de toute sa démarche : « Toute identité est narrative, il n’y a pas d’identité sans les histoires qui la racontent ».

Écrire pour le plateau

Parallèlement aux reprises de Paradis Perdu, Antoine Guillot développe un corpus d’écriture scénique dense et personnel. En 2013, il co-écrit avec Killian Salomon le roman Les Sublimes. En 2015, ils signent ensemble Génocide mon amour, créé pour le centenaire du génocide arménien, avec Antoine Formica, Martha Gey et Karine Vartanian — une forme qui cherche la parole possible face à l’innommable.

La même année, il écrit Il vit, monologue d’un jeune homme qui décide de « mettre en scène » ses derniers instants. Cette pièce, qui articule urgence, amour et révolte, connaîtra une circulation considérable : lectures, actions pédagogiques, versions internationales (en Anglais, Espagnol, Russe, Mandarin, Arabe, Portugais…) qui vivent encore aujourd’hui. En 2016, il crée au Théâtre du Casino d’Aix-les-Bains, On commence par la fin avec Martha Gey (compagnie Écoute s’il danse) — dialogue entre deux générations, deux disciplines, deux rapports au temps. L’une est danseuse au soir de sa carrière, l’autre est metteur en scène qui cherche à être ce qu’il doit : une scène habitée par la question du vieillissement, du corps, de la vérité de l’art.

Suivront notamment Cabaret (2021), forme pluridisciplinaire assumant la joie comme stratégie politique, et Au creux de la brèche, création au long cours travaillée en résidences entre 2023 et 2025 avec les interprètes Camille Dégeorges Ruffelaere accompagnée pour la Musique Assistée par Ordinateur en direct par Jérémie Buatier et regards artistiques de la compagnie (notamment Isabelle Roux Lalisban pour la co-écriture et la dramaturgie). Guillotine — solo biographique — trouve en 2023 sa forme scénique aboutie. Cinq tableaux, une parole sans pathos pour dire la violence, une écriture qui attaque frontalement le réel tout en gardant la précision du geste.

L’international — Caraïbes, Taïwan, Algérie (Depuis 2017)

À partir de 2017, l’international cesse d’être un horizon pour devenir une pratique quotidienne. Trois grandes traversées ancrent cette dynamique.

Aux Caraïbes, Antoine Guillot crée Bastille Day le 14 juillet 2017 à Pigeon Island, Sainte-Lucie. Spectacle en anglais sur la Révolution française dans les Antilles, il mobilise plus d’une centaine de comédiens, performeurs, danseurs et musiciens — dont Richard Ambrose — et rassemble plus de trois mille spectateurs. La production est portée par l’Alliance Française de Sainte-Lucie, dirigée par Évelyne Maitre — qui pilote également le réseau des dix Alliances Françaises de la Caraïbe anglophone (CARICOM). Sa confiance est décisive : c’est elle qui ouvre à la compagnie les portes d’une région entière, et qui rend possible une création de cette envergure. Un moment fondateur — qui confirme qu’un théâtre incontrôlé peut se déployer à l’échelle collective et populaire sans renoncer à son exigence.

À Taïwan, la pièce Il vit est traduite en mandarin et créée comme coproduction franco-taïwanaise, interprétée par Chih Wei Tseng, avec l’accompagnement dramaturgique de Dominique Oriol. C’est là que se noue la rencontre avec Cécile Renault, alors Conseillère de coopération et d’action culturelle auprès du Bureau Français de Taipei — une femme dont l’attention à la création contemporaine et la compréhension fine des enjeux interculturels marqueront le parcours international de la compagnie puisqu’Antoine retrouve Cécile Renault, désormais directrice de l’Institut français d’Algérie — une continuité humaine rare dans les réseaux diplomatiques culturels, et une confirmation : les rencontres vraies traversent les territoires.

En Algérie, Antoine Guillot est accueilli en résidence aux Ateliers Sauvages d’Alger par Wassyla Tamzali en décembre 2017. C’est là qu’il écrit une version, étape de travail, de Guillotine. Il collabore à l’écriture du scénario de La Dernière Reine d’Adila Bendimerad et Damien Ounouri — film qui recevra la mention spéciale des auteurs de moins de quarante ans à la Mostra de Venise 2022, où Antoine est présent, et qui sortira en France en avril 2023. Il accompagnera ensuite le développement d’El Zahia (Alger 1926), projet franco-algérien soutenu par le CNC notamment.

Cinéma et dramaturgie

Le travail avec Bendimerad et Ounouri ouvre à Antoine Guillot un territoire décisif — celui du cinéma comme extension naturelle de son geste dramaturgique. Sur La Dernière Reine, il intervient comme script doctor, dialoguiste et sous-titreur. Sur El Zahia, il prolonge cette collaboration. Ce passage par l’écran n’est pour lui ni un détour ni une reconversion : c’est une autre manière d’écrire pour des corps, dans d’autres langues, avec d’autres outils. La même boussole — celle du réel traversé par la fiction, du politique rendu sensible par l’intime.

À cette pratique d’écriture pour l’écran s’ajoute, ces dernières années, un retour au jeu — devant la caméra du jeune réalisateur aixois Pierre-Yves Bezat (Silverbelt Films). Dans Le jour où le Titanic a coulé (2025), premier court-métrage de Bezat, Antoine Guillot incarne le chef du personnel de l’hôtel aux côtés de Patrick Chesnais (JP Morgan), Carl MalapaClara AntoonsGérard Lanvin et de son complice Jérémie Buatier. Il retrouve le réalisateur fin 2025 pour Tempo, tourné entre le Théâtre du Casino Grand Cercle et le Château Brachet avec Anne Consigny et André Marcon. Deux films qui enracinent le travail d’acteur dans le territoire aixois lui-même — manière de rappeler qu’une compagnie fidèle à sa ville peut aussi y jouer, y tourner, y faire venir ses pairs.

Compagnonnages

Le travail d’Antoine Guillot est indissociable de ses compagnons de route. La recherche/création autour de Claudel / Rodin avec Antoine Formica et Magdalena Galindo — comédienne et performeuse à la présence magnétique, capable de traverser les formes sans jamais perdre le fil — inaugure une ligne d’obsession sur la grande écriture poétique et le rapport entre texte et matière. Avec Antoine Formica, la complicité est longue et têtue : acteur habité, à la puissance tranquille et à l’intelligence dramaturgique rare, il est interprète de Génocide mon amour dès 2015, puis reprend et incarne le rôle de Paradis Perdu de 2015 à 2019, faisant vivre pendant près de cinq ans une pièce qu’Antoine Guillot avait jusque-là portée seul — preuve que le Théâtre Incontrôlé se transmet et résiste à l’épreuve d’un autre corps. En 2023, il co-signe avec Isabelle Roux-Lalisban — professeure classe exceptionnelle — un article dans le Bulletin de la Société Paul Claudel (n°241) consacré au Soulier de satin travaillé au lycée Vaugelas de Chambéry — « Entre ordre et raison, désordre et imagination » — titre qui condense en une formule la dialectique centrale de sa démarche. La dramaturgie de Dominique Oriol — dramaturge de précision, dont l’œil sait distinguer ce qui tient de ce qui flotte — traverse plusieurs de ses créations majeures, de Il vit à la coproduction taïwanaise. Jérémie Buatier — technicien, acteur et compagnon de route depuis de nombreuses années maintenant — l’accompagne sur la technique, le son et le jeu avec une loyauté et une rigueur que peu de structures peuvent se vanter d’avoir. Erwan Fontaine — danseur au corps volcanique, dont le débordement est une dramaturgie à lui seul — est la présence corporelle avec laquelle Antoine Guillot explore les zones de débordement et de traversée. Camille Dégeorges Ruffelaere — régisseuse, autrice et plasticienne de l’image, comédienne, violoncelliste dont la sensibilité se situe exactement à la frontière entre le documentaire et le poème — devient co-autrice et co-interprète d’Au creux de la brèche (2023), création hybride entre texte, son, musique, chant, MAO et danse qui ouvre la compagnie à des formes nouvelles, plus poreuses, plus accidentées. Élodie Pouzol — chargée d’administration rigoureuse et communicante intuitive, dont le regard sur l’image publique est aussi affûté que celui d’un dramaturge — accompagne Antoine à l’administration et à la logistique et veille à la communication de La Compagnie Caravelle : un rôle qu’Antoine Guillot considère comme pleinement artistique, tant l’exigence d’une œuvre se perd si elle ne trouve pas la manière juste de dire ce qu’elle est.

Réseaux de pensée et d’engagement

Antoine Guillot inscrit son travail dans des réseaux de pensée qui prolongent sa recherche artistique. Il est invité par Laurent Garreau, fondateur de Garromédia et directeur artistique du Festival International du Film de Vitré — Nouvelles Images Persanes, à siéger au jury international de la 3ᵉ édition, aux côtés notamment de Jacky Bornet (France Info), Alain Depardieu, Mehrdad Oskouei et Manuel Sanchez. Le festival, désormais présidé par Stéphane Bigot, défend la liberté de création du cinéma iranien et prolonge pour Antoine Guillot un engagement qu’il connaît bien : faire de l’art un lieu où la jeunesse en lutte peut prendre la parole. La Compagnie Caravelle en devient partenaire durable.

Il dialogue par ailleurs avec le Réseau international de recherche-intervention « Jeunes, inégalités sociales et périphéries » fondé par Joëlle Bordet, psychosociologue et directrice de recherche émérite du CSTB. Ce réseau, qui relie des acteurs d’Europe, d’Afrique, du Proche-Orient et d’Amérique du Sud autour des jeunesses des quartiers populaires et périphériques, croise directement la pratique EAC de La Compagnie Caravelle sur les territoires. Écouter les jeunes pour les accueillir dans la démocratie : la formule de Joëlle Bordet résonne avec ce qu’Antoine Guillot met en œuvre sur le terrain depuis plus de dix ans.

Transmission — pédagogue par intensité

Les actions culturelles ne sont pas pour Antoine Guillot un supplément au plateau : elles en sont une forme à part entière. Lectures-jeux, bords plateau, ateliers d’écriture et de jeu, parcours EAC en collèges et lycées, dispositifs en contexte pénitentiaire — la transmission, pour lui, n’a rien de pédagogique au sens faible. Elle est pédagogue par intensité : apprendre en vivant une expérience de création réelle, sans amortisseur. Il en défend une conviction constante — la culture n’est pas un supplément d’âme, c’est une charpente.

Aujourd’hui

Aix-les-Bains reste son port d’attache. La Compagnie Caravelle poursuit sa navigation — créations, podcasts, résidences, coopérations internationales. Les horizons ouverts sont ceux de la maturité : transmission approfondie de Guillotine et des spectacles du répertoire, nouvelles écritures croisées entre scène et cinéma, prolongement des ancrages en Algérie, dans les Caraïbes et en Asie. Le cap n’a pas changé depuis 2010 : des ponts entre cultures, Histoires et langues. Ce qui a changé, c’est le nombre de ports traversés, d’interlocuteurs trouvés, de textes écrits — et la certitude, désormais partagée avec une équipe, que l’on peut tenir ce cap sans s’excuser d’exister.